Introduction

Dans ce voyage à l'aveugle du passager français, on a réussi à escamoter entièrement la question essentielle, celle de la destination, et à la remplacer par celle du confort matériel à l'intérieur du véhicule...

Romain Gary, La nuit sera calme, 1976[1]

Ceci n'est pas un cours. Il s'agit d'un recueil de notes, d'un début d'étude et de pistes pour réfléchir à l'articulation entre numérique et soutenabilité, ce qui passe à mon sens par la notion de convivialité :

  • au sens de Illitch (qui servent plutôt qu'ils asservissent),

  • au sens étymologique de « bien vivre ensemble »,

  • mais pas au sens usuel en informatique de « facile à utiliser sans se poser de question ».

Le développement technique moderne en général, informatique en particulier, a contribué à remplacer une notion de bien vivre par une notion de facilité : aller vite et sans effort apparent ou immédiatement lié à l'usage de la technique. Ivan Illich montrait ainsi à travers le concept de « vitesse généralisée » que si la voiture est perçue comme rapide pour se rendre sans effort d'un lieu à un autre, il en est autrement si l'on intègre le travail nécessaire à fabriquer la voiture (ou à gagner de l'argent permettant de la payer). La mise en évidence des efforts nécessaires pour produire la voiture (pour la recycler, pour l'alimenter en essence, pour défaire ses impacts délétères sur l'environnement) rendrait son usage beaucoup moins évident et systématique. Il en est de même pour le numérique dont la perception et l’évaluation intègrent mal le monde qui participe à le rendre possible et le monde qu'il participe à construire en retour ; l'usage d'un terminal mobile pour réaliser une tâche (a fortiori si celle-ci est triviale et d'intérêt faible) masque la chaîne technologique qui a été nécessaire pour rendre possible la fonction (ainsi que les conséquences de cette chaîne technologique sur le monde en retour).

L'homme est ontologiquement lié à la technique (thèse TAC, aswemay.fr/co/these-tac.html) : l'enjeu n'est donc pas de résister à la technique mais de rester en capacité de négocier son évolution pour servir ses buts (quels qu'ils soient).

On note trois dimensions non indépendantes qui relient numérique, soutenabilité et convivialité :

  • Dimension matérielle : infrastructure et machines (serveurs et terminaux)

  • Dimension logicielle : protocoles et programmes

  • Dimension économique et politique : utilité et convivialité

Stéphane Crozat Paternité - Partage des Conditions Initiales à l'Identique