Objectifs
Inscrire la surveillance d'État dans un contexte historique
Découvrir les pratiques modernes de surveillance étatique
Pouvoir mettre en lien les diverses formes de surveillance
Penser les déterminants d’une société centrée sur les données
Une brève histoire de la surveillance d'État
En régime monarchique
Les États ont besoin de surveillance pour se maintenir
Les censeurs romains [...] étaient chargés sous la Rome antique de collecter l'impôt (le cens), mais aussi de dénombrer et surveiller la population en consignant les revenus, biens, métiers et occupations de chaque famille. Ces magistrats, dont le mot « censure » tire son origine, n'étaient pas simplement là pour « recenser », lever l'impôt et sanctionner les désordres publics. Ils pénétraient aussi dans les foyers, se renseignaient sur les rapports familiaux et jouaient en fait le rôle d'une véritable police des mœurs.
Tréguer, 2023 (p. 39)
Remarque : Les gens bien n'ont rien à cacher
Il n'y a que les trompeurs, les pipeurs et ceux qui abusent des autres, qui ne veulent pas qu'on découvre leur jeu, qu'on entende leurs actions, qu'on sache leur vie : mais des gens de bien qui ne craignent point la lumière prendront toujours plaisir qu'on connaisse leur état, leur qualité, leur bien, leur façon de vivre.
Bodin, 1576 (p. 17-18)
Fondamental : La surveillance suit de près les innovations techniques
En juin 1464, les postes royales sont créées par Louis XI.
Dans son édit du 19 juin, il ordonne du même coup la surveillance des courriers :
Seront les dits courriers et messagers visités par les dits commis du dit Grand Maîstre auxquels ils seront tenus d'exhiber leurs lettres et argent pour connoistre s'il n'y a rien qui porte préjudice au service du Roy, et qui contrevienne à ses édits et ordonnances.
Cité par Cazes, 1900. (p. 48, je souligne)
En régime libéral
Attention : Un nouveau régime de surveillance symétrique ?
La Déclaration de 1789 consacre en son article 15 le droit « de demander compte à tout Agent public de son administration » [...] Ce recul du secret étend l'espace public et rend possible l'exercice de la surveillance citoyenne du pouvoir prônée par les républicains radicaux. [...] L'homme politique incontournable de ce début de XIXe siècle, François Guizot, ira même jusqu'à prétendre en 1822 que « le pouvoir n'a plus de mystères pour la société » (Guizot, 1822, p. 85).
Tréguer, 2023 (p. 90)
À l'ère des ordinateurs
Fondamental : Extension du domaine de l'État
[L]'État anglais [a rencontré de grandes difficultés] avant le vingtième siècle pour établir des profils complets de ses citoyens. [...] l'adoption générale de l'invention de Hollerith [la tabulatrice] dans les bureaux de statistiques de toute l'Europe semble avoir été liée à l'augmentation des informations à collecter et à analyser dans les recensements en raison de l'expansion internationale de l'intervention de l'État dans la société.
Higgs, 2001 (p. 191)
Remarque : ECHELON
Fuites en avant de la surveillance d'État
Exemple : Aux États-Unis
Exemple : En France
D'abord, les services du Premier ministre commencent par adresse une réquisition à Orange qui gère la vingtaine de points d'arrivée des câbles en France. [...] Ensuite, des techniciens de la DGSE s'introduisent dans la station d'arrivée et dédoublent les fibres optiques. [...] Puis ils tirent cette « bretelle » vers un local clandestin, situé un peu plus loin, dans les terre. [...] Le trafic est envoyé par une fibre jusqu'à Paris.
Tréguer, 2023 (p. 353-354)
La surveillance policière à l'heure de l'intelligence artificielle
Les villes sous surveillance
Complément : Rendre visible la population
Exemple : Quelques technologies expérimentées en France
Drones, police prédictive, microphones urbains, vidéosurveillance algorithmique, reconnaissance faciale... (technopolice.fr/villes)
Exemple : Marseille : l'observatoire de la tranquillité publique
Grâce à de nouveaux supports informatiques (matériel et logiciels), il sera possible de collecter et de croiser des informations susceptibles d'aider les forces de Police Municipale à assurer la tranquillité publique de nos concitoyens. Il pourra s'agir, notamment, de recueillir, auprès de partenaires institutionnels du territoire, des données précieuses pour essayer de prévenir certains événements avant qu'ils ne se produisent.
Les villes comme systèmes à optimiser
Définition : Smart city
Le concept émerge dans les années 90 et désigne la gestion numérique centralisée de l'espace public : réseaux de transport, éclairage, circulation, pollution, sécurité, etc.
Remarque : Le retour de la cybernétique
La ville est vue comme organisme vivant : homéostasie et résilience doivent la rendre fluide.
Du bien public à l’ordre public
Fondamental : La surveillance change de nature
Pour autant l'industrie s'est considérablement développée pendant cette période et les villes sont demandeuses de surveillance. C'est l'émergence de la safe city, un genre de smart city dépouillée de ses ambitions cybernétiques. Elle permet pour la première fois d'individualiser la surveillance massive de l'espace public.
Fondamental : La smart-city est morte, vive la safe city !
Elle coûtait trop cher pour un résultat médiocre (Courmont, 2018).
Remarque : Anticiper l’impensable
l'impensable peut toujours se produire [...] nos sociétés auront besoin d'outils pour s'adapter à l'impensable.
Dominique Legrand, AN2V.
Attention : Une vision technicienne de l’ordre public
Selon cette vision du monde, dans un tel contexte d'incertitude, les « solutions » de l'industrie techno-sécuritaire — en particulier l'analyse biométrique à la volée, le croisement de données massives, le profilage ou la modélisation informatique — apparaissent comme les seules capables d'aider l'État ou ses agents à sécuriser les flux.
[...] on ne s'intéresse plus aux causes mais on propose de « pouvoir anticiper les incidents et les crises », identifier des « signaux faibles » et armer la « gestion de crise ». [...] [démonstrateur de Safe City Thalès/Nice]
L'horizon décidément trop fuyant de l'ordre public est abandonné. On se contente de gérer le désordre.
Tréguer, 2024 (p. 85, je souligne)
Surveillance secrète, gestion publique, intérêts privés : vers une société algorithmique ?
L’exemple de la France
À l’image de la Smart City/Safe City, remarquez dans les exemples qui suivent :
Les notions d’efficacité, d’optimisation, de prédiction et de lutte contre les délits ;
L’idée d’une neutralité de la technique ;
Les parallèles avec les méthodes des Big Tech.
CAF, profilage et prédiction de fraude
Les CAF s'appuient sur [les algorithmes] pour une finalité de lutte contre le non-recours aux prestations sociales (au profit de personnes éligibles à des aides sociales mais qui, pour diverses raisons, ne bénéficient pas des systèmes de protection sociale. [...] Votre dernier score est de 0,21193981506 au titre de janvier 2025. [...] Voici les principaux éléments principaux de calcul : [...]
Montant des prestations légales [...]
Montant des revenus d’activité [...]
Nombre de téléprocédures sur 18 mois.
— Courrier de la CAF adressé à l'auteur, mars 2025
Complément : Un périmètre bien plus large
Administré par la Caisse nationale d'assurance vieillesse (CNAV), le DRM (« dispositif ressources mensuelles ») [...] centralise la quasi-totalité des données relatives aux revenus de la population connus de l'administration fiscale. [...] Le DRM pourra désormais être utilisé [par la CAF et la CNAV] « pour améliorer la méthode de profilage des allocataires visant à identifier les situations justifiant la mise en œuvre prioritaire d'un contrôle » [...] il s'agit d'une phase de test qui vise à évaluer le gain de productivité du dispositif.
CNIL, délibération 2023-120, je souligne.
Une tendance en forte augmentation
Définition : Observatoire des algorithmes publics (ODAP)
Rassemble des informations sur les algorithmes utilisés par les administrations françaises, pour les rendre plus transparents.
Exemple : Combien ?
Au 26 novembre 2025, on compte 120 algorithmes répertoriés, dont une partie reste opaque voire secrète et dont l’existence n’est connue que par des fuites.
Focus sur la justice
Exemple : Agent conversationnel juridique
Remarque : Éléments de communication de Doctrine
L'IA juridique de Doctrine soulage les avocats et juristes des tâches répétitives et chronophages d’analyse du dossier, recherche juridique et rédaction pour qu’ils sécurisent leur positions juridiques et gagnent en productivité.
doctrine.fr, consulté le 26 novembre 2025.
Cinq observations sur la société algorithmique
Ce qui suit puise essentiellement dans l’ouvrage académique « The Algorithmic Society. Technology, Power, and Knowledge », édité par Schuilenburg et Peeters, en particulier pp. 196 et suivantes.
Définition : Société algorithmique
Généralisation de l’utilisation d’algorithmes par les pouvoirs publics, tant pour la régulation, le contrôle et le nudge, grâce à la production automatisée de prédictions et de décisions.
Elle puise dans un imaginaire techno-utopiste
Fondamental : Qualités supposées
Rationaliser les décisions publiques (optimisation des ressources) ;
Améliorer l’efficacité (vitesse, signaux faibles) ;
Diminuer les biais et la subjectivité humaine ;
Augmenter la sécurité (et diminuer l’usage de la force).
Attention : Efficacité
C’est avant tout l’outil d’une économie rationnalisée fondée sur la compétition et la consommation.
Attention : Diminution des biais
Les données d’entraînement des modèles de machine learning ne peuvent pas être neutres, et on a (en moyenne) les mêmes biais que les sociétés qui les produisent.
Elle renforce les inégalités
Fondamental : Les effets des algorithmes sont distributifs
Les algorithmiques ne sont pas conçus ni déployés de façon homogène : des populations différentes et des zones de vie différentes ne sont pas concernées par les mêmes algorithmiques.
Elle réduit les pouvoirs d’agir
Fondamental : « Contamination technologique »
Les algorithmes remplacent les méthodes et les garde-fous existants.
Elle crée une illusion de contrôle
Fondamental : Psychologie comportementale et algorithmes
Les rapports en faveur de l’introduction des algorithmes insistent généralement sur la nécessité de maîtrise des humains, à l’image de la Cour de cassation :
bannir une approche prescriptive et permettre à l’usager d’être un acteur éclairé et maître de ses choix
Cour de Cassation, 2025, p. 44
Big Tech, États et algorithmes
Fondamental :
Les Big Tech et les États utilisent exactement les mêmes méthodes pour des objectifs différents.
Massifier les données disponibles : captologie, nudges, absence de choix ;
Collecter les données : capteurs, trackeurs, apports humains, achat/vente, agrégation de multiples sources ;
Traiter les données : production automatisée d’hypothèses, prédictions comportementales ;
Actionner les prédictions : décisions automatisées, mises en oeuvre par exemple par la force ou le nudge.
Remarque : Quelques questionnements « TAC »
La croyance dans le potentiel des données pour comprendre le monde et prédire l’avenir ;
La croyance selon laquelle l’efficacité est une métrique pertinente ;
Le rôle des Big Tech dans la conception et la gestion des algorithmes ;
La façon d’entraîner les modèles et de récolter les données associées ;
Le rapport psychologique entre les humains et les décisions algorithmiques ;
Les boucles de rétroaction dans une société algorithmique.
Définition : Gouvernementalité algorithmique
[...] de façon très générale, un certain type de [façon de penser](a)normative et (a)politique fondé sur la collection, l’agrégation et l’analyse automatisée de grandes quantités de données, de façon à modéliser, anticiper et modifier préventivement des comportements possibles. [...] [Cette façon de penser] ne produit aucune subjectivation, elle contourne et évite les sujets humains réflexifs, elle se nourrit de données infra-individuelles insignifiantes en elles-mêmes, pour façonner des modélisations comportementales ou des profils supra-individuels, sans jamais en appeler au sujet, sans jamais l’appeler à rendre compte par lui-même de ce qu’il est ni de ce qu’il pourrait devenir.
Rouvroy et Berns, 2013, je souligne.
Fondamental : Un nouveau rapport au monde
Prise dans son ensemble (Big Tech + États + industries), la généralisation des algorithmes crée un nouveau rapport au monde, qui dans son versant négatif induit notamment :
Des prédictions/décisions qui ne peuvent pas être expliquées ;
Des données qui peuvent être empoisonnées (parfois par boucle) ;
Une perte de capacité à détecter et corriger les biais ;
Des prophéties auto-réalisatrices ;
Des comportements dont la majeure partie est liée à des prédictions/décisions (sans avoir à en être conscient·e) ;
Une exclusion de ce qui n’est pas quantifiable ;
Un flou croissant sur la notion de données personnelles (en particulier une fois ingérées par les modèles) ;
Une dépendance massive au secteur privé et à ses intérêts propres, a fortiori aux Big Tech et à leurs tropes.
Synthèse
Questions
Montrer en quoi la surveillance de masse opérée par de nombreux États s'inscrit dans une continuité historique.
Présenter les bases théoriques, les méthodes et les résultats attendus par les promoteurs de la Smart City.
Quelles sont les possibilités ouvertes par les algorithmes en matière de surveillance ?
Montrer les similitudes entre la surveillance opérée par les géants du numérique et celle opérée par les pouvoirs publics.
Concepts
Raison d'État
Surveillance de masse
Technopolice
Smart City/Safe City
Société algorithmique










