Thèse TAC : Technique Anthropologiquement Constitutive

Des couteaux et des machines, à propos de l’IA (extraits) (Pierre Steiner, 2023)

RappelSource

Steiner, Pierre. « Des couteaux et des machines, à propos de l’IA ». AOC, 16 mars 2023. https://aoc.media/opinion/2023/03/16/des-couteaux-et-des-machines-a-propos-de-lia/.

L’argument du couteau

L’agitation suscitée par les performances de l’agent conversationnel ChatGPT et, tout récemment, par le lancement de la version 4 de GPT, le programme d’OpenAI ne doit pas nous faire oublier que l’Union européenne est en train de finaliser un ambitieux projet législatif au sujet de l’intelligence artificielle. [...]

On doit ainsi à Jason Oxman, directeur de l’Information Technology Industry Council, une belle réactivation de ce que l’on appelle classiquement en philosophie des techniques « l’argument du couteau », visant à démontrer que les techniques, en tant que telles, sont neutres, c’est-à-dire ni bonnes ni mauvaises : tout dépend des usages que nous en faisons. Un couteau ne peut-il pas en effet autant servir à beurrer une tartine qu’à tuer une personne (propos rapportés dans Le Monde du 15 février 2023) ? L’évaluation éthique et la régulation des techniques devraient ainsi se situer au niveau de leurs usages ; il est vain de procéder en amont, dès les activités de conception et de développement.

Contre-argument 1

On peut tout d’abord remarquer que si l’entrepreneur recourt à cet argument de la neutralité (« la technique n’est intrinsèquement ni bonne ni mauvaise »), il ne peut plus tenir en toute rigueur un discours solutionniste dans lequel l’innovation technique est fondamentalement pourvoyeuse de bien-être et de résultats positifs, les éventuelles conséquences et externalités négatives ne découlant que d’usagers idiots ou mal-intentionnés. Tout comme le mal, le bien, ici, se trouve exclusivement dans les usages, et aucunement dans la technique elle-même. « Demain, grâce au Métavers, nous pourrons… » : il n’est pas certain que l’économie des promesses des géants du numérique et de la tech soit compatible avec cette affirmation plus modeste d’une neutralité des innovations.

Contre-argument 2

Mais cette modestie – à supposer qu’elle ne soit pas feinte – ne repose-t-elle pas sur une forme de naïveté et d’ignorance ? C’est là la deuxième raison de se méfier de l’argument du couteau. Peut-on réellement imaginer un instant que les projets et intentions des concepteurs et des entrepreneurs puissent être neutres, c’est-à-dire indifférents à toute conception spécifique de ce qui est bien et mal ? Sans parler des motivations économiques, il n’est jamais neutre qu’une technique soit conçue et développée : une certaine représentation de ce que devrait être le commerce, la santé, le soin, l’enseignement, la communication, l’organisation politique, l’emploi, les relations humaines, la vie privée ou les transports urbains nourrit les intentions et les projets techniques, mais aussi l’implémentation de diverses fonctionnalités.

Contre-argument 3

Dans la revue Science du 10 février 2023, une équipe internationale de chercheurs en anthropologie et en archéologie a présenté des résultats nouveaux sur nos cousins paranthropes africains : plus de trois cents artefacts ont été découverts au Kenya, cette fois-ci sur le site de Nyayanga. Ces objets de pierre taillée sont certes postérieurs aux pierres de Lomekwi, mais ont été déterrés à proximité immédiate de squelettes fossilisés d’animaux comprenant des bovidés mais aussi et surtout des hippopotames. Les ossements présentaient des marques nettes de fractures et de découpes causées par les outils.

Cette découverte montre clairement que la fabrication et l’usage de ces outils a ouvert de nouvelles possibilités alimentaires : entailler la peau de grands mammifères comme les hippopotames avant de découper et de débiter leur chair, attendrir la viande, fracturer les os pour aller chercher la moelle, etc. La consommation de tubercules, après coupe et broyage, est aussi attestée. Sans outils, ces pratiques alimentaires et ces projets – indissociables d’un nouveau rapport aux êtres vivants non-humains, et de nouvelles formes d’organisation sociale – sont inconcevables. Il est donc plus que jamais discutable d’asserter qu’un couteau est, en tant que tel, neutre, n’encourageant aucune tendance ou façon de faire. La fabrication et l’usage de pierres taillées est d’emblée solidaire d’usages spécifiques, de voies que nous empruntons – et donc d’autres voies que nous délaissons.

Fondamental

Certes, un couteau ou une pierre taillée ne font rien d’eux-mêmes. Mais ils font faire. Ils transforment la façon dont nous nous rapportons à l’environnement et aux autres êtres vivants.

Comme le remarquait le philosophe John Dewey, avant d’être un objet, la technique est une manière de faire l’expérience du monde. Avec une pierre taillée, un hippopotame m’apparaît comme une source de nourriture, et plus seulement comme un prédateur. Cette transformation de nos pratiques alimentaires, sociales, et environnementales ouverte et contrainte par les pierres taillées, nul ne pouvait l’envisager au départ. Nous empruntons un chemin dont les contours et l’issue ne sont pas déterminés par nos intentions. Étant donné que nos intentions et nos projets sont modifiés par l’usage de la technique, nous ne pouvons en effet pas savoir où cet usage va nous mener.

Hypothèses et objectifs de la thèse TAC

FondamentalPrincipe de la thèse TAC

Ce n'est pas simplement l'humain qui construit le technique, mais c'est tout autant le technique qui construit l'humain.

FondamentalHypothèses de la thèse TAC

  • C'est la technique qui rend possible les formes les plus générales de l'activité cognitive humaine.

  • L'intelligence humaine a un caractère artificiel qui trouve son origine dans la technique.

Objectifs de la thèse TAC

  • Comprendre les outils, les interfaces, les systèmes d'information et de communication

  • Conception, développement, utilisation

  • Mémorisation, raisonnement, valeurs, désirs, interactions, manières d'être et d'agir ensemble

Contexte de la thèse TAC

Gilbert Simondon

La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture. (Simondon, 1958)

L'École de Compiègne

La thèse TAC est élaborée à l'UTC au sein du laboratoire Costech.

  • Former des ingénieurs-philosophes

  • Département TSH (Technologie, Sociétés, Humanités)

  • Équipe de recherche Costech (Connaissance, Organisation et Systèmes Techniques)

André Leroi-Gourhan

La tendance qui, par sa nature universelle, est chargée de toutes les possibilités exprimables en lois générales, traverse le milieu intérieur [...], elle rencontre le milieu extérieur [...], et au point de contact entre le milieu intérieur et le milieu extérieur se matérialise cette pellicule d'objets qui constituent le mobilier des hommes. (Leroi-Gourhan, 1945)

Gilbert Simondon

Les conséquences de cette concrétisation [...] sont aussi intellectuelles : le mode d'existence de l'objet technique étant analogue à celui des objet naturels spontanément produits, on peut légitimement les considérer comme des objets naturels, c'est à dire les soumettre à une étude inductive. (Simondon, 1958)

Bernard Stiegler

L'évolution technique relève pleinement de l'objet technique lui-même. L'homme n'est plus l'acteur intentionnel de cette dynamique. Il en est l'opérateur. (Stiegler, 1994)

Définition classique de la technique

Acception classique de la technique

La technique, c'est l'ensemble des moyens conçus par des humains pour la réalisation de fins (besoins) posées par des humains :

  • elle est cantonnée au registre des moyens de l'action (simple instrument du travail humain) ;

  • elle est conçu intentionnellement (simple produit du travail humain).

L'homme produit la technique selon un dessin (plan) et un dessein (but).

FondamentalLimites de l'acception classique de la technique

  • Les fins ne peuvent être déterminées a priori, ce que l'on fait avec la technique se découvre à mesure que se constitue la technique (il n'y a pas de dessein a priori).

  • Les objets techniques suivent des évolutions autonomes qui échappent à la direction humaine (il n'y a pas de dessin a priori).

  • La technique transforme les humains en déterminant leur rapport au monde (à l'espace, au temps, au possible).

Thèse TAC 1 : Il n'y a pas d'humain sans technique

DéfinitionLa technique est constitutive

La technique fonde l'humanité historiquement.

La genèse humaine est indissociable de la genèse technique

  • Il y a co-constitution de l'humain et du technique (l'anthropogenèse est indissociable d'une technogenèse).

  • Il n'y a pas de technique sans humain, mais il n'y a pas d'humain sans technique, l'humain et la technique sont couplés dès l'origine et évoluent ensemble (on abandonne ici l'idée que l'humain surplombe la technique).

La technique est une prothèse de l'humain

La technique est une prothèse (quelque chose d'ajouté) originaire (dès l'origine) de l'humain.

Exemple

  • L'aveugle perçoit le monde au bout de la canne.

  • Le conducteur perçoit la texture de la route avec les roues.

Thèse TAC 2 : L'intelligence humaine a toujours un substrat technique

DéfinitionLa technique est constituante

La technique entre dans la constitution des êtres humains.

Les objets techniques font partie intégrante de la connaissance

  • L'activité technique constitue la possibilité de penser, il n'y a donc pas de conscience sans technique.

  • La connaissance n'est pas intracrânienne, elle émerge d'un dispositif composé d'un système nerveux, d'un système sensori-moteur et de prothèses techniques (ainsi que d'interactions entre agents et avec les éléments naturels).

Exemple

L'homme ne sait calculer que parce qu'il existe des mains et du papier pour inscrire des formules.

AttentionLa science est un produit de la technique

  • La technique est nécessaire pour de nombreuses formes de connaissance humaine, incluant les connaissances scientifiques.

  • La spatialisation et l'itérabilité (rendues possibles par l'écriture) sont les conditions de possibilité de l'élaboration, de la justification, de la transmission et donc de la progression du savoir scientifique.

  • L'acception classique de la technique tend à la voir comme une application de la science, on voit ici que la science est un produit de la technique.

Autonomie de la technique

  • Pour être viable un objet technique doit acquérir un mode de fonctionnement cohérent à partir de ses propres lois (et non plus seulement à partir de l'idée qui l'a produit initialement).

  • L'utilité de l'objet technique est une conséquence, et non une cause, de son perfectionnement.

  • L'objet technique s'émancipe de la normativité extrinsèque posée par son inventeur.

FondamentalÉvolution de la technique

Une machine ouvre un milieu associé au milieu naturel et humain, c'est le couplage de la machine à son environnement, son adaptation qui fait son évolution et sa survie (et non une direction humaine).

Non-neutralité de la technique

ExempleSupport numérique

  • Le support numérique a des propriétés techniques nouvelles qui transforme le rapport humain au monde.

  • Il est nécessaire d'étudier ces propriétés et les conséquences sur la connaissance et les activités humaines.

RemarqueTechnique et ingénierie

L'ingénieur doit se faire philosophe-technologue pour étudier les nouvelles des formes de couplage humain/technique.

RemarqueTechnique et humanités

L'étude des activités humaines implique l'étude des systèmes techniques : par exemple, il est important de comprendre comment un changement de dispositif et d'inscriptions modifie les modes de raisonnement.

Synthèse

Questions

  • Rappelez ce qu'est « l’argument du couteau ».

  • Proposez trois arguments qui déconstruisent l'idée selon laquelle la technique serait neutre.

  • Proposez un exemple pour chacun de ces arguments.

Concepts

  • Constitutivité technique

  • Non neutralité de la technique

  • Autonomie de la technique

Simondon, 1958

Simondon Gilbert. 1958. Du mode d'existence des objets techniques. 2012, Éditions Aubiers.

Leroi-Gourhan, 1945

Leroi-Gourhan André. 1945. Milieu et techniques. 1973, Albin Michel.

Stiegler, 1994

Stiegler Bernard. 1994. La technique et le temps : la désorientation. Galilée. vol.2.

La technique n'est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre (avec Jacques Ellul)

FondamentalLa technique n'est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre.

J'entends par là que le développement de la technique n'est ni bon, ni mauvais, ni neutre — mais qu'il est fait d'un mélange complexe d'éléments positifs et négatifs [...].

Ellul, 1965

Ça ne dépend pas

Les objets techniques ne sont pas neutres au sens où nous pourrions décider de systématiquement les utiliser à bon escient. On peut caresser avec un marteau, mais si on dispose du marteau, on frappera à un moment ou à un autre avec (un clou ici, un crâne là).

La technique transforme l'humain

L'humain équipé de telle ou telle technique est transformé corporellement et psychologiquement, il est un humain différent de celui qui est équipé autrement.

La technique augmente la dépendance à la technique

La technique peut augmenter l'autonomie de l'humain, par rapport à sa dépendance aux activités d'autres humains ou aux contraintes du milieu naturel dans lequel il évolue, mais elle diminue toujours son indépendance en ce sens que la solution technique se substitue à une solution — ou une non-solution — non technique.

La technique détermine l'évaluation de la technique

Il n'est pas possible d'évaluer le caractère bon ou mauvais d'une technique sans technique, donc l'évaluation éthique de la technique est elle-même techniquement conditionnée.

Le progrès technique complexifie le monde et limite les possibilités de choisir

L'extension du domaine de la technique, en nombre d'objets, en évolution de chaque objet, en intrications des objets entre eux, complexifie le monde dans lequel les humains évoluent et obère leurs possibilités de choix.

ComplémentTechnocritique
  • « Tout progrès technique se paie. »

  • « Le progrès technique soulève plus de problèmes qu'il n'en résout. »

  • « Les effets néfastes du progrès technique sont inséparables des effets favorables. »

  • « Tout progrès technique comporte un grand nombre d'effets imprévisibles. »

Ellul, 1965

Ellul, 1965

Ellul Jacques. 1965. Réflexions sur l'ambivalence du progrès technique. in La Revue administrative. vol.18 n°106 pp380-391. https://www.jstor.org/stable/40777750.

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