JF
Lundi 19 janvier 2043, Brézignolle-les-Brezoufs
Le cyclocargo venant de Compiègne arrive avec les liseuses, rechargées pour la semaine au dataparc à éoliennes : les écrans bistables, ça consomme peu et ça tient longtemps, pas de nostalgie du temps où chacun cumulait ses smartphones, ordi, tablettes et autres quincailleries et où on était à flux continu avec des centaines de millions de sites et d’apps.
300 habitants, 200 liseuses : chez certain.e.s l’usage est collectif, pour d’autres la part individuelle est incontournable du fait des usages scolaires, adolescents, professionnels. Chaque maison a sa raspaille à grande capacité, et quand il y a du soleil on rallume la fibre et on aspire toutes les ressources, connaissances et informations pour des mois.
La boutique-atelier de Cindy la Bidouille est mitoyenne de l’école : au fil de l’année les enfants et les adolescents bidouillent et bricolent les machines à réparer et à améliorer et contribuent à des projets maniant la connaissance, l’info, les données. L’équipe Journal s’empare des dernières nouvelles parvenues sur liseuses, les trie, les agence, les édite sous l’œil de Woodstein (Marcelle Woodward et Claude Bernstein, les journaleux-ses seniors du village). L’équipe Biodata lance sa dataquête environnementale de la semaine : comment vont l’air et l’eau ? quelles observations de la faune et la flore ? Le club des quatre-villages qui nous relie depuis la Picardie à la Patagonie, au pays Sami et à la région de Pittsburgh nous maintient en réseau mondial : nos astronomes en culottes courtes nous aident à choper les bons satellites dans la jungle de la poubelle spatiale laissée par Muskito, l’héritier des batteries Tesla reconverti dans le design de chaussures de marche.
À Craignon-Lébléro, la grosse intercommunalité voisine, c’est le maire (l’intermaire) qui publie l’info. À coté de lui, les brézignollais font figure d’artisans qui se compliquent la vie : comme la plupart des grosses communautés, il a souscrit à TopDown, le meilleur de l’info tombée du ciel, filiale d’UberCanal : une équipe de 1000 producteurs de contenus, mis en boite à Saclay et largués par autodrones en capsules recyclables sur le parvis de l’église. Du fun, du croustillant, du people, du frisson. C’est cher, ce truc, mais c’est moins cher si tu achètes ta bouffe chez AhMaZone, et le chemin est long depuis l’entrepôt frigorifique de ParisBeauvais. Les gens trouvent que la bouffe brevetée c’est plus fiable, surtout quand c’est des alicaments. Nous les brézignollais on n’est pas trop fans, on a notre agrocampus, nos cuisines de quartiers, on s’en porte plutôt mieux et on ne redoute pas la prochaine chute de la bourse ou le prochain blackout électrique.
Voilà le monde numérique dans lequel nous vivons : la fuite en avant s’est arrêtée il y a 15 ans avec les premières coupures électriques dans les pays riches et les premiers événements climatiques qui ont fragilisé les infrastructures, et on ne peut plus dépendre de la disponibilité permanente d’un très haut débit continu filaire et sans fil, qui continue d’exister de façon intermittente - techniquement sans problème, mais les modèles économiques des Telco ont planté. La fin de l’abondance, c’est aussi les terres rares et la fin du renouvellement infini des smartphones, tablettes et laptop : l’ère de la maintenance a commencé, et elle est largement relocalisée : le campus des transitions de l’Université de Loos-en-Gohelle a formé de nombreux techniciens capables de rajeunir les matériels, des grands travaux logiciels ont commencé pour développer les communs de la soutenabilité et un ordi de 2005 atteint aujourd’hui la même puissance qu’une machine de 2023 : on progresse. On a trouvé une utilité aux grands centres commerciaux déserts de la Région : leurs zones logistiques ont été rebaptisées Terrils numériques, on amène et inventorie les bijoux techniques obsolètes, montres et objets connectés, qu’on ne sait pas encore démanteler et réemployer, mais qui sont truffés de matériaux précieux et dangereux. Pour les batteries ça ne va toujours pas, elles restent lourdes, chères, polluantes et finissent leur vie pitoyablement. On n’y est pas, ça viendra, on apprend la patience.
Bref les usages numériques d’aujourd’hui sont denses et passionnants pour ceux qui sont allés vers un numérique choisi et qui ont développé des savoir-faire techniques et sociaux, des usages frugaux, des capacités coopératives : la vie est à la fois plus riche et moins chère, chacun est mieux à même de discuter des choix techniques qui engagent tout le monde, la science a de nouveaux défis. Nos communautés très décentralisées et reliées coexistent pacifiquement avec celles qui vivent un monde numérique massifié et subi : la smart city en version roots et passablement sécuritaire, le marché du travail précaire toujours plus rentable pour les plateformes et plus pénible pour les magasiniers et les livreurs, le trafic de données personnelles pair à pair… On n’a pas les mêmes règles, ils ont souvent besoin de nous, on a parfois besoin d’eux, alors régulièrement on négocie les Conditions Générales du travail, de la vie en société, de la propriété intellectuelle, de l’accès aux ressources. C’est compliqué. C’est intéressant.