Quentin
La journée commençait mal. C’était mon tour de vérif’ du réseau et en plus, j’avais écopé du tour de toilettes sèches de Stéphane, qui était introuvable. L’eau de vie de topinambour un dimanche soir, c’était décidément pas une bonne idée.
Après avoir péniblement vidé trois seaux remplis de poésie, j’ai commencé ma ronde par le routeur central. Aucune LED rassurante qui clignote. Pourtant il faisait bon ces jours-ci et les batteries s’étaient gorgées de soleil toute la semaine. Une plaie, ces box de récup’ qui tombent en panne à la moindre occasion. Pas le choix, direction la ressourcerie où j’espérais trouver un JF pas trop grognon.
Coup de bol, en poussant la porte de la grange, j’avais entendu les enceintes cracher du rock d’un autre âge qui semblait inexplicablement mettre de JF de bonne humeur. Il avait sorti un multimètre, pris quelques mesures et installé un « potard de 22 flambant neuf », d’après ses dires, et quasiment sans grommeler. Après l’avoir rebranché, les LED du routeur avaient clignoté façon sapin de noël. Ça m’avait arraché un sourire : c’est généralement signe de nouvelles qui se pressent après avoir réussi à serpenter jusqu’au fond de notre vallée.
Alors je me suis précipité dans le grand salon et j’ai attendu, les yeux rivés sur l’écran comme on attend un visage réconfortant. Après quelques longues secondes, un mail apparaît, rédigé tout en majuscules : « CE MOIS-CI EN PUNKARDIE ». Jamais compris cette lubie d’écrire en majuscules. On a toujours l’impression de se faire gueuler dessus. Parmi les nouvelles, une dégustation de fromage ET d’eau-de-vie maison demain soir. Étrange mélange. Une énième performance du collectif « Cycle et recycle » — j’avais franchement pas été convaincu par le coup du vélo qui se découvre la capacité de penser par lui-même. Je scrolle, et au milieu d’un concert de punk-noise et d’une projection organisée par les gosses du village d’à côté, la nouvelle qui fait pétiller toutes les cellules de ma tête : la 113ème édition de la Mise en Communs.
Cette fois-ci, elle avait lieu à une centaine de bornes — en deux jours c’était plié. Avec les rencontres inter-chorales, c’est vraiment mon événement préféré du mois. Et ça prenait de l’ampleur : même les plus casaniers avaient fini par se pointer. Le mois dernier avait offert un assemblage baroque : les gaïaistes hardcore — qui refusaient de toucher le moindre transistor — côtoyaient des moddeur·ses corporel·les qui tentaient un genre de tatouage LED franchement pas super safe. Quelques irréductibles essayaient encore de refourguer d’énormes écrans plats et autres high-tech remis en état — je me demande à chaque fois qui a les moyens d’alimenter des monstres pareil.
Mais mon espace préféré, c’était la place centrale où s’affairaient des humain·es de tous horizons dans une cacophonie qui évoquait un genre de colonie de vacances surexcitée. L’idée, c’était de se retrouver pour faire une grande synchronisation. Le réseau dans les villages était tellement pourri qu’il était difficile de faire passer autre chose qu’un peu de texte. Alors tu viens avec ton disque dur, mettons ton Wikipédia local, tu récupères les modifs’ des autres et tu partages les tiennes. Forcément, ça merde tout le temps. Faut s’accrocher : machine engueule bidule parce qu’elle trouve sa technique de brassage super nulle — et lui signifie au passage qu’il ferait mieux d’aller planter des patates. Untel chipote sur l’exactitude historique d’une source. Les historien·nes, c’est vraiment les pires : ils restaient toute la journée à s’enguirlander sans rien lâcher. Les makers qui les jouxtent avaient généralement le temps de rédiger une dizaine de tutos pour fabriquer des machines à laver à pédales qu’on croirait tout droit sorties de l’enfer mécanique.
Mais au moins, on se parlait, on négociait, et comme on finissait par avoir soif, on se rassérénait et on essayait de trouver un compromis. On agençait les contributions, on ajoutait un peu de nuances, et on les mettait à disposition sur le hub central en décrétant la paix.
Bref, je pourrais écrire des pages et des pages, mais pour l’heure, il est temps de se lancer dans les préparatifs. J’ai hâte de retrouver le collectif qui nous a filé les plans pour nos vélo-cargo, dont la moitié des suspensions a lâché au bout d’une semaine. D’une pierre deux coups : on leur filera les modifis’ que notre tech méca a fait pour que ça tienne, et on ramènera quelques caisses de kombucha et d’eau de vie — on évitera peut-être le topinambour, cette fois-ci.