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Quentin, c’était notre admin sys. Faut se rendre compte ce que ça voulait dire admin sys, dans notre village. Le problème c’était pas le soft, on avait des décennies de dev correctement capitalisée avec le logiciel libre. Le point dur c’était les machines. On avait récupéré des tas d’ordis, des tonnes de câbles, des composants. Mais fallait faire fonctionner tout ça.

La coupure de nombreux services Web à la con avait libéré pas mal de matos. Et puis évidemment il y avait les ordis de toutes les boîtes qui avaient fermé ces dernières années. Une bonne partie avait été transférée aux services publics, aux écoles et aux maisons de santé, aux flics municipaux, mais il y avait du rab. Alors l’état avait filé des budgets à chaque village pour embaucher des “récupérateurs”. Faire le tour des datacenters, des bureaux désertés, bien tout emballer et stocker ça dans des hangers au sec. L’idée était de tenir 100 ans avec le stock. 100 ans, histoire de dire. Pour le moment, c’était totalement mort pour faire venir de nouveaux composants, à part un peu de contrebande, mais c’était vraiment pour du hyper spécifique. Donc l’enjeu c’était de recycler à mort. La ministre de l’industrie avait balancé ça comme ça : on arrête la croissance, on a dit, pas vrai ? Alors, on fait avec ce qu’on a. Paniquez pas, on va s’en sortir, c’est pas encore Wall-E. Elle avait dit ça en rigolant, la fille était super cool.

Alors Quentin, il allumait les serveurs le matin, la nuit on dort, hein, ou on boit des coups au coin du feu, mais on touche pas aux machines. Il commençait par un check-up matériel. Un code libre avait été développé pour ça. Je dis il allumait le matin, s’il y avait un peu de vent ou de soleil, sinon il allumait rien du tout et il allait jouer du piano. Donc, la plupart des matins, il allumait les serveurs. Je dis Quentin, il était pas le seul, bien sûr, il avait fait une doc de ouf, il y avait la moitié du village qui pouvait pousser les boutons, lire les logs, au moins un peu, vérifier que tout était OK.

En tous cas, s’il y avait un doute, si ça commençait à chauffer, c’était préservation du matériel d’abord. On coupait, on regardait ce qui clochait. On, c’était César et son poste à souder, c’était Carla qui n’avait pas son pareil pour dénicher la barrette mémoire qui allait bien depuis le fond de n’importe lequel des containers hermétique posé un peu en vrac dans le “Champ Silicone”, c’était Yacine qui prenait son vélo pour aller voir si quelqu’un pouvait aider dans le village d’à côté.

Quand les serveurs étaient out ou qu’il y avait pas de courant, on continuait de pouvoir utiliser les portables. Sans réseau bien sûr. Mais on avait une bibliothèque pleine de clés et disques USB hyper bien rangée, tout ce dont on avait besoin, on pouvait le trouver là. C’était mis à jour au fur et à mesure. Il y avait des copies de Wikipédia, du Vidal, les notices tech de millions de machines, des guides de survie, des recettes pour bricoler des phytos. Alors c’est vrai que quand la dernière batterie sera HS on aura plus ça. Mais on a calculé, on a encore au moins 10 ans si on fait gaffe. Il y a des villages qui bossent à fond sur des batteries à construire avec des ressources locales. Bon, il y en a qui sont partis sur la mémoire de l’eau, on a pas misé sur eux, hein, mais il y a des trucs vachement sérieux. Ça sonne un peu solutionniste, on verra bien, en attendant on refait un peu de papiers et de microfilms, du son analogique sur bande, et on essaie de répartir les efforts avec les villages voisins. L’idée est qu’en moins d’une journée et un tour de vélo on puisse récupérer tout ce qu’il faut en cas d’urgence santé. On essaie de s’organiser en fonction du type d’infos et de leur dispo. Par exemple, on a pas besoin d’avoir tous une copie des romans de Zola en Epub. Mais, globalement on essaie de rien perdre collectivement. Enfin pas trop, on a plus de mal à prendre soin de certaines conneries produites ces dernières décennies. Mais bon, il y a toujours des villages un peu plus barrés pour s’occuper de ça, genre des fils Twitter de la Macronie. Ils disent que c’est pour l’histoire. Nous, on leur laisse.