Aux origines du web
Le web est le reflet de toutes les cultures de son époque
Dans les années 70, les mouvements contre-culturels hippies, les universitaires comme les militaires ont contribué à façonner l’Internet et sa culture de coopération horizontale (voir Turner, 2012[1]).
Sur fond de guerre froide

Arpanet est l’ancêtre d’Internet, financé par la DARPA et développé par des universitaires. Il s’ouvre progressivement au civil pour devenir Internet après la normalisation de TCP/IP.

Complément : La guerre a encouragé l’horizontalité et l’agilité
La contre-culture américaine s’opposait fortement aux grandes bureaucraties et favorisait les formes de coopération à petite échelle, horizontale, négociée, et sans managers ingérants. L’armée avait en fait déjà adopté ces modes de travail durant la seconde guerre mondiale, l’exemple emblématique étant le MIT Radiation Laboratory, surnommé « Rad Lab »
.
DuBridge managed the laboratory collegially, acting as what one historian called "the head of a scientific republic" rather than imposing top-down control. A Steering Committee composed of the directors and division heads met weekly to review general tasks and set priorities, leaving implementation to individual research teams. The Committee membership expanded with the lab's growth to include about twenty people, with only a few from MIT. MIT handled facilities, building, security, and fiscal administration through its Division of Industrial Cooperation, while technical direction remained with the laboratory's scientific leadership.
MIT Radiation Laboratory (Wikipedia EN)
Aux racines de l’hypertexte

Des formes entièrement nouvelles d'encyclopédies apparaîtront, prêtes à l'emploi, avec un réseau de pistes associatives (associative trails) qui les traversent, prêtes à être déposées dans le memex et augmentées. [...] L'héritage du maître devient, non plus seulement ses ajouts aux archives mondiales, mais aussi, pour ses disciples, l'échafaudage entier grâce auquel elles ont été construites.
Bush, 1945[5], je souligne
Théorie des systèmes
Norbert Wiener, à travers ses travaux sur la cybernétique, propose une nouvelle vision du monde, dont l'information et la communication sont les éléments fondamentaux.

Exemple : Pré-cybernétique : l’auto-régulation des machines
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Transcription textuelle
L’autorégulation, un des piliers théoriques de la cybernétique, se retrouve partout dans le monde biologique (rythme cardiaque, circulation sanguine en particulier cérébrale et rénale, expression des gènes...) et les écosystèmes en général.
Si les régulateurs à boules remontent au moins au 16e siècle, on trouve des exemples d’autorégulation dès l’Antiquité (clepsydres par exemple).

Fondamental : La cybernétique est d’abord une proposition mathématique
Wiener s’intéresse particulièrement à « l'information en tant que mesure (supposée) de l'entropie, c'est-à-dire du degré d'organisation d'un système ».
En d’autres termes, il postule que :
Le monde est entropique (il tend à la désorganisation et à l’uniformité) ;
Une grande part de l’activité humaine consiste essentiellement à contenir, voire réduire, cette entropie.
Un des moyens d’agir sur cette entropie est la boucle de rétroaction ; et ceci se fait via un circuit communiquant d’émetteur/capteur/actionneurs - ce qui s’applique aussi bien aux humains, animaux, machines (et aux relations entre ces différents éléments).
La cybernétique est la théorie des communications et du contrôle aussi bien dans les êtres vivants, les sociétés et les machines. [...] La [neurophysiologie] a déjà emprunté bien des idées à la cybernétique. Nous pouvons penser que la sociologie suivra la même direction.
Wiener, 1954[9] (préface, 2014)
Attention : La cybernétique devient une grille de lecture quasi hégémonique
[Certains de mes amis] estiment que la tâche prioritaire est d'étendre aux champs de l'anthropologie, de la sociologie et de l'économie les méthodes des sciences naturelles, en espérant parvenir à un degré de succès équivalent dans les domaines sociaux. Parce qu'ils l'estiment indispensable, ils en viennent à le croire possible. En cela, je le maintiens, ils font preuve d'un optimisme excessif, et d'une incompréhension de la nature de toute démarche scientifique.
Wiener, 1950[10] (p. 290)
Fondamental : La cybernétique imprègne fortement la contre-culture hippie
Grégory Bateson (anthropologue, psychologue, biologiste) a côtoyé Wiener et est largement sorti du cadre de la cybernétique.
Tenté d’expliquer les addictions, l’apprentissage et la schizophrénie avec la cybernétique ;
Traite le monde comme un ensemble de systèmes d’information en interaction les uns avec les autres ;
Propose que les individus sont à la fois des éléments de système plus larges et des systèmes en eux-mêmes (« un servosystème couplé avec son environnement ») ;
L'esprit individuel est immanent, mais pas seulement dans le corps. Il est également immanent dans les voies et les messages extérieurs au corps ; et il existe un Esprit plus vaste dont l'esprit individuel n'est qu'un sous-système. Cet Esprit plus vaste est comparable à Dieu et correspond peut-être à ce que certaines personnes entendent par « Dieu », mais il reste immanent dans le système social interconnecté global et l'écologie planétaire.
Bateson, paraphrasé par Turner, 2006[1]
Pour Bateson, la cybernétique permet de concevoir l’esprit comme une propriété de l’émergence des interactions des autres individus dans son environnement, ce qui fait un écho immense aux théories de conscience partagée des communalistes hippies.
Une conséquence importante est le rejet progressif (combiné à l’échec) des approches par l’auto-suffisance : pour changer le monde, les hippies se sont petit à petit accoutumés à l’idée qu’ils ne pouvaient pas entièrement vivre en dehors du « système ». Le « système », en revanche, pouvait se changer de l’intérieur à la lumière des principes cybernétiques.
Fondamental : De la contre-culture à la cyberculture
Une figure de l’inventeur au statut particulier : « Comprehensive Designer » (Fuller, 1963[11]) : un individu capable de déceler les « structures universelles dans la nature » et de créer des technologies en accord avec ces principes, en utilisant les ressources créées par les bureaucraties et l’armée notamment pendant les guerres, mais en s’en tenant à l’écart. Il a largement inspiré l’USCO, un collectif artistique d’avant-garde des années 60 et a également mis au point les dômes géodésiques utilisés dans les communautés hippies rurales.



Ordinateurs personnels : technologie à petite échelle, décentralisé, pouvant être mis en communication
Hackers/bidoulleur·ses : agissent depuis l’intérieur du système, en reconfigurant et en détournant des objets électroniques
Imaginaire du cyberespace : un espace virtuel disponible à conquérir (far west) et à designer (selon les principes cybernétiques)
Intrication intime humain/machine : une nouvelle humanité dans un « village global », transcendant l’espace et le temps, et par la même une bureaucratie verticale, lente et indéboulonnable.
En conséquence : une conception qui ne doit ni venir de l’État, ni des bureaucraties, mais seulement créer les bonnes « conditions initiales » qui deviendront alors des « systèmes auto-régulants ».
Fondamental : Wiener, Fuller, Bateson : une voie royale pour l’explosion du web
Ordinateurs personnels
Hackers/bidoulleur·ses
Cyberespace
Intrication humain/machine
Village global
Le web doit être une affaire d’initié·es, ni étatiques, ni scientifiques, ni profanes. Ses promoteurs, selon les principes cybernétiques, entendent créer les conditions initiales pour un système harmonieux qui s’auto-régule.
Complément : « The dark side of utopia »
Les citations sur de Turner, 2006[14], chapitre 8 (traduction personnelle).
Là où la rhétorique libertarienne de l’indépendance embrasse la vision des « Nouveaux Communalistes » d’une élite informationnelle centrée sur la conscience, elle permet aussi un profond déni des coûts moraux et matériels d’un glissement sur le long terme vers des modes de production en réseau et du déploiement ubiquitaire des ordinateurs.
L’idée que le social et le naturel, les individus et les institutions, les humains et les machines peuvent être vues comme des miroirs les un·es des autres permet de poser la cybernétique comme la théorie la plus à même de décrire ces forces, et donc comme la plus à même de les modeler. Ce faisant, les héritier·es de la cybernétique ont revendiqué leur droit « naturel » au pouvoir, déguisant ainsi leur leadership à travers la rhétorique des systèmes, des communautés, et des flux d’informations.
La rhétorique de l’informationalisme pair-à-pair, tout comme la rhétorique de la conscience universelle dans laquelle elle a pris racine, invisibilise activement les infrastructures matérielles dont dépendent Internet et les vies des nouvelles générations. Derrière le rêve d’un flux d’information sans obstacles se cache [des infrastructures matérielles colossales, dont le coût humain et environnemental n’a fait qu’augmenter tout en restant largement masqué].
Dans son livre de 1968, « The Young Radicals », Kenneth Keninston [psychologue social] commentait les fractures dans les mouvements contre-culturels et craignait que « ceux dont l’intense quête de salut personnel, de sens, de créativité et de révélation n’étouffe leur perception du monde public et n’inhibe leurs tentatives d’améliorer la vie des autres » [...] 40 ans plus tard, Internet et le web continuent de promettre ce que le LSD et les Trips Festival ont un jour offert aux hippies : la vision des structures qui sous-tendent le monde, et grâce à cette vision, un moyen de se connecter profondément à la vie de quelques autres, et d’entrer dans un communauté harmonieuse et globale de l’esprit. Les technologies de l’information et le mode de production en réseau sont aujourd’hui célébrés comme le chemin vers le salut individuel et collectif. Et dans les mêmes proportions, celleux qui y croient sont de plus en plus vulnérables aux forces matérielles dans le moment historique qu’ils et elles vivent.
Complément : Et aujourd’hui ?
De nombreux parallèles à faire.
Sur la revendication de l’héritage contre-culturel (chez Apple, Google, Meta...)
Sur l’invisibilisation des « forces matérielles » (climat, guerres pour les ressources...)
Sur la rhétorique démocratique du numérique et sur sa capacité à créer un monde plus juste
Sur la mobilisation anti-bureaucratie supposée solder les inégalités (comme pour les cryptomonnaies)
Sur l’indispensable coopération entre les industries héritières du complexe militaro-industriel (type IBM), les fabricants d’infastructures et les services/startups
Sur les impensés en matière de systèmes de domination et d’inégalité (genre, race...) avec un discours universaliste
Mais aussi des évolutions fortes qui sont notamment discutées dans la partie sur le capitalisme de surveillance, mais dont les majeures sont :
Un abandon progressif des rhétoriques humanistes vers des rhétoriques de productivité et de rentabilité
Un re-rapprochement très rapide des structures du numériques et des militaires
Un passage de « l’idéologie californienne » à « l’idéologie texane »
Une concentration des pouvoirs, loin des approches en réseau
Un rapprochement économique et politique des structures partisanes autoritaires « classiques »